Contre l’IA des empires, une IA sur ma cheminée.
En scrollant sur Insta, je tombe sur Comment résister à l’IA ? Trois boîtes à outils pour agir concrètement, de Synthmedia, un compte que je suis, avec une DA bien marquée, et qui illustre ses papiers (bien faits sur le fond) comme les tabloïdes anglais, avec beaucoup de subtilité… Et ça me hérisse les poils. Résister. Refuser l’IA. Je n’arrive pas à me projeter, et pourtant j’essaie toujours de penser comme les gens d’en face.
Sur le fond, j’ai déjà vu passer The AI Resist List. Je les suis, je les lis, et sur le diagnostic, j’adhère. La concentration inouïe entre quelques mains, l’extractivisme à l’échelle continentale, le travail du Sud global payé au lance-pierre pour nettoyer les jeux de données, l’eau et l’électricité englouties, les algorithmes qui reconduisent le racisme et le sexisme de leurs corpus, les plans sociaux maquillés en « passage à l’IA » : tout cela est documenté, validé. Je n’ai pas lu Karen Hao et son Empire of AI : mais, à en croire Wikipedia, sa cible n’est pas l’IA, c’est la version de l’IA que la Silicon Valley nous vend. Le Luddite Lab de DAIR non plus ne se trompe pas de cible quand il rappelle que les licenciements « AI-first » relèvent moins de ce que la machine sait faire que d’un calcul managérial.
Néanmoins, il est difficile de trouver plus enthousiaste que moi devant cette révolution technique. J’en fais tous les jours. Pas l’IA des plateaux télé : celle du machine-learning, de la data-science, des petits modèles qui classifient, qui regroupent, qui tentent d’extraire du sens dans le bruit. Pour moi, l’équation est limpide : IA = ML = data-science = gains de productivité, réduction du temps de travail, avancées scientifiques majeures, et — si on le décide — partage des richesses.
Alors comment concilier les deux ? Comment être à la fois celui qui veut « lutter contre les technos fascistes californiens » et celui qui endosse pleinement la révolution en cours ?
Ma première ligne de code sur AFK, c’est une photo. Celle, célèbre, des capitaines de mon industrie alignés à l’investiture de Trump. Voir Bezos, Musk et leurs semblables rallier la néo-réaction trumpienne, ça a été un choc, un déclencheur, un pivot. Le besoin de sortir du silence et de prendre position.
Mais de ce choc, une partie de la gauche dessine une autre équation : IA = techno-fascisme californien = écocide + plans sociaux. On refuse l’outil parce qu’on déteste — à raison — ceux qui le détiennent aujourd’hui.
Or la AI Resist List n’est pas un appel à un pur refus. Elle s’appuie sur un cadre à quatre temps emprunté à We and AI — résister, refuser, se réapproprier, réinventer. Le refus n’en est qu’un quart : toute résistance n’est pas qu’opposition, et la liste met en avant des gens qui construisent des alternatives : tech communautaire en langues africaines, permacomputing, reconnaissance vocale māori bâtie sur le consentement. Surtout, leur thèse de fond est exactement la mienne : rien dans la trajectoire actuelle de l’IA n’est inévitable — c’est le produit de milliers de décisions subjectives. Des décisions. Donc des choix. Donc, potentiellement, des choix démocratiques.
Voilà mon retournement. On dénonce un déploiement « sans délibération ni consensus démocratique ». C’est notre convergence. Mais le refus aveugle court-circuite la démocratie autant que l’inévitabilité. Bloquer par principe, ce n’est pas tenir le débat, c’est le clore d’avance — un peu comme le célèbre « there is no alternative »… Ni subir, ni refuser : choisir. Délibérer !
Prenez le « Campus IA » de Fouju, en Seine-et-Marne. 1,4 GW, MGX, Bpifrance, Mistral, Nvidia. Le site est coincé le long de l’A5, sans riverains immédiats, à côté d’une zone d’enfouissement : sur le papier, l’emplacement se défend. Sauf que ce sont quand même ~73 hectares de terres agricoles qu’on artificialise. C’est légal — la loi Climat-Résilience de 2021 ne l’interdit pas, le foncier était pré-zoné depuis 2007. Mais légal ne veut pas dire indiscutable. N’y avait-il donc aucune friche industrielle en Seine-et-Marne à laquelle redonner vie ? C’est ça, la bonne question. Pas « data-center ou pas data-center », mais « celui-là, ici, comme ça, décidé par qui ? ». Le refus ne pose pas la question. La délibération, oui.
Je n’argumente pas dans le vide. L’essentiel du pipeline d’AFK tourne chez moi, sur un vieux Dell posé sur la cheminée, qui consomme moins de 200 watts. Classification, clustering, NLP : une dizaine de petits modèles, sous mon toit, qui forment le socle du système. Le front est hébergé chez Scaleway ; les textes générés passent par Mistral. C’est ça, ma réponse concrète à l’IA des empires : une IA frugale, locale, réappropriée. Pas un slogan : une machine qui ronronne dans mon salon.
Je connais l’objection, alors je la formule moi-même : ton Dell frugal fait tourner des modèles — Mistral Small, CamemBERT — qui ont, eux, été entraînés dans des data centers bien gourmands. Mais l’inférence locale et les modèles open-weight sont un choix qui compte : il déplace le centre de gravité, il rend l’usage soutenable, et il plaide pour financer la recherche frugale et les petits modèles — pas pour tout débrancher. Alors certes, j’ai aussi une souscription chez Anthropic. Mais ça pourrait changer ; AMD vient d’annoncer ses Ryzen AI, et la suspension brutale de l’accès à Fable, dans la foulée d’une directive américaine de contrôle à l’export, vient nous rappeler à quelle vitesse Washington peut couper le robinet à ceux qui, en Europe, en dépendent.
Si l’on prend leur reproche au sérieux — l’absence de démocratie — la réponse n’est pas le blocage, c’est la délibération. Voici trois fronts. Chacun se termine au même endroit : un choix démocratique, pas une fatalité ni un interdit.
La question de l’énergie est le vrai nerf de la guerre — j’en ai fait l’analyse dans « Le réseau électrique européen peut-il tenir sans le nucléaire et l’hydraulique français ? ». Tension assumée d’abord : j’ai du mal à imaginer la transition sans nucléaire (les travaux du Shift Project sont sur ce point difficiles à balayer). Mais aussi la décentralisation : des particuliers acteurs de l’énergie, auto-producteurs — c’est l’horizon que défend Frédéric Denhez dans S’engager pour un monde meilleur (Flammarion, 2016). Et le couplage : renouvelables plus data centers, récupération de la chaleur émise pour chauffer logements ou serres, placement intelligent sur les friches et les nœuds logistiques. Tout cela se décide en concertation. « there are so many alternatives » …
Deux axes qu’il faut tenir ensemble — et dont il faut tracer la frontière, sinon on nous accusera de vouloir le beurre et l’argent du beurre.
Open data. Les petits acteurs — moi, mais surtout des gens comme Guillaume Rozier et CovidTracker — ont besoin d’accéder aux données pour servir l’intérêt général. Les données publiques et factuelles doivent être ouvertes. C’est un bien commun, pas un actif privé.
Droits d’auteur. À l’inverse, les œuvres doivent être rémunérées. Aujourd’hui, les géants passent des accords bilatéraux, de gré à gré : ce sont les plateformes qui décident qui elles paient. Je crois qu’il nous faut l’inverse : un cadre collectif, type SACEM ou SACD — un fonds qui rémunère tout le monde selon des règles communes, plutôt qu’une plateforme qui arbitre seule. Données publiques : à ouvrir. Œuvres : à rémunérer. La frontière est nette, et elle se trace par la loi, donc par le débat.
C’est le fil qui relie tout. Comme pour l’électricité, il nous faut deux étages. Au niveau macro, des acteurs européens souverains, capables de tenir les modèles de fondation (les gros modèles difficiles à produire) sans dépendre du bon vouloir d’un gouvernement étranger — oui, le même Mistral dont je veux voir l’implantation débattue à Fouju : vouloir un champion souverain n’interdit pas d’en discuter les choix. Et au niveau micro, une myriade de petits producteurs qui auto-hébergent leurs modèles — des Dell sur des cheminées, multipliés par dix, par mille. Own your data, own your models. La dépendance n’est pas une fatalité technique : c’est, là encore, un choix de politique industrielle. Donc un choix démocratique.
Énergie, données, souveraineté : trois fois « débat démocratique ». Ce débat a un lieu et une date — la présidentielle de 2027. L’IA doit y être un sujet majeur, pas une note de bas de page. C’est là, exactement, que je retourne la thèse relayée par Synthmedia : on y dénonce l’absence de démocratie autour de l’IA. Très bien. Alors débattons-en, vraiment.
Et tant qu’on y est, allons jusqu’au bout de ce que cet outil rend possible. Si l’IA libère du temps — et elle le peut — la vraie question de gauche n’est pas faut-il la refuser, mais qui récolte le temps gagné : partage du travail, partage des richesses. La bataille est là. Pas dans le refus de l’outil, mais dans la conquête de ce qu’il produit.
On me dira que je rêve. Que la productivité partagée, c’est un slogan. Alors je renvoie aux chiffres : le 4 juin 2026, le World Inequality Lab de Thomas Piketty et Lucas Chancel a publié son Global Justice Report — une feuille de route qui fait converger les revenus mondiaux vers 5 000 € par mois d’ici 2100, sous +1,8 °C, en faisant passer le temps de travail annuel d’environ 2 100 à 1 000 heures, financée par un fonds mondial alimenté par la taxation des plus riches. Utopie ? Chancel revendique le mot, et il a raison sur l’essentiel : il ne faut pas laisser le monopole de l’imaginaire du futur aux techno-autoritaires. Mon équation — l’IA comme levier de temps libéré et de richesses partagées — n’est donc ni un vœu pieux ni une intuition isolée : c’est une utopie chiffrée, clé en main, qui n’attend que d’être choisie. Encore un choix démocratique.
Je vous ai lus. J’en suis. Utilisons 2027 pour délibérer sur la place de l’IA dans nos sociétés.
Sylvain Artois
Le point de départ
L’atlas des résistances et ses projets
Le data center de Fouju & le cadre légal
Le déclencheur & la souveraineté
Le programme
L’horizon chiffré